A la rencontre de Louis Vogel, Président de Paris II
jeu 7 avril, 2011Pour ce numéro, le Canard est allé à la rencontre de Monsieur Louis Vogel, Président de notre Université. Retour sur un entretien passionnant avec un personnage très à l’écoute des préoccupations étudiantes. Entretien en intégralité sur corpo-assas.fr
Quel a été votre parcours universitaire ?
J’ai commencé à Nancy, puis je suis « monté » à Paris où j’ai fait Sciences-Po et droit en même temps, comme beaucoup d’autres étudiants : c’était l’usage à l’époque. J’envisageais de préparer les concours administratifs lorsque j’ai rencontré un grand maître d’Université, à savoir Berthold Goldman (qui a d’ailleurs été Président d’Assas de 1974 à 1979). Je suis devenu son assistant. J’ai alors renoncé aux concours administratifs, j’ai retiré mon dossier de candidature à l’ENA, et j’ai commencé ma thèse. Ensuite, je suis parti aux Etats-Unis, à Yale. Ce fut une expérience fantastique. Revenu en France, je suis devenu maître de conférences à Paris I. J’ai passé l’agrégation de droit privé et j’ai obtenu mon premier poste à Orléans, puis j’ai été nommé à Nanterre et enfin à Assas. Mais pour en revenir à Berthold Goldman, il faut vraiment savoir que c’était un homme exceptionnel. Je n’aurais jamais été universitaire si je ne l’avais pas rencontré. Il m’a fait complètement changer de voie. Grâce à lui, j’ai mesuré la différence entre l’enseignement à l’Université et l’enseignement à Sciences-Po.
C’est à l’Université que l’on trouve la vraie recherche, les vrais penseurs, les vrais inventeurs. Le développement d’une économie de la connaissance passe donc nécessairement par l’Université. J’ai acquis cette conviction quand j’étais étudiant, surtout à l’occasion de mon séjour aux Etats-Unis, où j’ai découvert une Université qui fonctionnait bien, qui se concentrait sur la recherche, qui avait des moyens, grâce aux sommes importantes investies par le gouvernement et aux études payantes. Mon rêve, c’est que les grandes Universités françaises prennent le même chemin.
Pourquoi vous être tourné vers le Droit ?
C’est mon père qui m’a inscrit à la fac de droit. Je ne savais pas ce que c’était. Il s’est heureusement trouvé que ça m’a plu ! Mais mon goût a évolué puisque j’ai d’abord été attiré par le droit public avant de me tourner vers le droit privé. Au début, la constitution ou les pouvoirs de police administrative me parlaient plus que le divorce ou les contrats. Je m’imaginais faire carrière dans l’administration. Par la suite, je me suis rendu compte du poids du droit privé dans la vie de tous les jours et ma vision des choses a changé. J’ai découvert un univers très riche : le droit c’est la vie, la négociation permanente et, surtout, une matière insuffisamment reconnue en France. Aux Etats-Unis les juristes sont très influents, aux commandes des grandes entreprises et des administrations. Là-bas les plus belles facultés sont celles de droit, les plus beaux campus également : on préfère largement faire son droit plutôt qu’une école de commerce ou d’ingénieurs ; exactement l’inverse de ce qui se passe en France. Notre société est encore très peu « juridicisée ». Il conviendrait d’évoluer, de replacer les questions juridiques au cœur de la société et de ne pas sous-estimer l’apport des juristes. Il ne faut pas les considérer comme des « empêcheurs de tourner en rond » mais comme des stratèges, ce qu’ils sont vraiment.
A quoi ressemblait l’étudiant Louis Vogel ?
Je réussissais bien, parce que cela m’intéressait. Ca ne me coûtait pas. Je travaillais bien mes TD. J’étais vraiment consciencieux, d’autant que j’avais aussi les cours de Sciences-Po. Je voulais bien faire. J’ai été lauréat de la faculté de droit de Nancy, un peu comme le Major à Assas. Je me suis vraiment épanoui dans les études, surtout aux Etats-Unis, quand j’ai découvert un « nouveau droit » !
Pourquoi vous être présenté à la présidence d’Assas en 2006 ?
C’est arrivé un peu par hasard. J’y ai été poussé. Des collègues m’ont téléphoné et m’ont dit : « ce soir, il faut que tu te présentes ». Ils savaient que je voulais faire des choses. Je pensais qu’Assas vivait un tournant dans son existence, je voyais la concurrence qui fleurissait de tous les côtés : Sciences-Po, les grandes écoles qui se mettaient à proposer des enseignements de droit et qui avaient des réseaux d’anciens très développés… Pour la première fois, je sentais que l’Université était en danger, que ce à quoi je tenais était menacé. J’ai pris conscience qu’il fallait réagir.
«Mon rêve est de faire qu’Assas soit la première école de droit et de sciences sociales de ce pays»
Ce coup de téléphone m’a décidé à me présenter. Et je ne le regrette pas. Ma fonction est à la fois passionnante et enrichissante. Je rencontre beaucoup de gens d’horizons très différents : des étudiants, des administratifs, d’autres présidents, des enseignants… De plus, dans une université comme Assas qui reste « petite », j’ai la chance que mon activité conserve une dimension humaine. Je sentais le danger, c’est la première fois que je le ressentais ainsi et en plus on m’a un peu poussé à le faire. C’est vraiment une prise de conscience, tous les efforts que j’avais faits étaient menacés, il y a vraiment une prise de conscience entre ces craintes et ce coup de téléphone. C’est très intéressant car on rencontre les gens les plus variés possibles. On rencontre des étudiants, des administratifs, d’autres présidents, des professeurs… C’est très riche, mais dans une université comme Assas qui reste « petite », j’arrive à garder une dimension humaine.
Vous êtes aussi directeur de l’Institut de Droit Comparé. Parlez-nous du droit comparé et de l’Institut.
Il y a plusieurs façons de voir ce droit. A l’origine, on l’abordait un peu comme de la culture générale. Aujourd’hui, il est devenu beaucoup plus appliqué, parce que le monde s’internationalise. Il faut vraiment très bien connaître tel ou tel domaine. Quoi qu’il en soit, c’est le droit de demain. Car notre avenir juridique passe par l’unification des règles. Avec la construction d’un grand « marché intérieur », les droits vont s’unifier de plus en plus en Europe. L’Institut s’est donc adapté à ces évolutions. Les étudiants qui sortent de l’Institut de Droit Comparé peuvent soit s’orienter vers la recherche, soit vers la pratique car ils sont immédiatement opérationnels.
Comment jugez-vous le rayonnement de la fac ?
J’ai l’impression qu’Assas est très attractive. Les inscriptions augmentent et ceux qui s’inscrivent à Assas le font par choix. Ils sentent que c’est une Université qui bouge et qui fait des choses pour eux, avec la création du Collège de droit, du parcours réussite, de la « Job fair »… Par ailleurs, dans le cadre de la présidence du PRES (Pôle de recherche et d’enseignement supérieur, NDLR), Assas va travailler en étroite collaboration avec ses partenaires, Paris 4, Paris 6 et l’INSEAD notamment, pour donner encore plus d’opportunités à ses étudiants. Par ses membres fondateurs et associés, le PRES Sorbonne
Universités est le premier PRES français en termes de moyens et de recherche. Il forme un ensemble compact dont les enseignements sont très recherchés. C’est un atout pour nous. Il reste bien sûr quelques caps à passer mais mon rêve est de faire qu’Assas soit, au sein de ce PRES, la première école de droit et de sciences sociales de ce pays.
Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce PRES et sur le destin d’Assas au sein de ce PRES ?
Sorbonne Universités a la forme d’une fondation de coopération scientifique. Cela permet à chaque membre de garder son autonomie en matière de recherche et de pédagogie. S’il y a un accord sur la mise en commun de certaines ressources et compétences, chacun garde son identité disciplinaire. Assas, Paris 4 et Paris 6 ont ainsi reconstitué une Université globale, associant les sciences sociales, les sciences et la médecine et les lettres. Nous ne nous « marchons pas sur les pieds » et, contrairement à d’autre PRES, n’avons pas de doublon. Par ailleurs les écoles qui nous rejoignent en tant que membres associés, sont en pleine cohérence avec nos champs disciplinaires, comme l’ENM (Ecole nationale de la magistrature) pour Assas. Nous visons à une réelle autonomie des disciplines – une thèse de droit n’est pas une thèse de lettres ni une thèse de science – tout en encourageant la transversalité. Nous mettons donc en place des parcours communs, à l’instar des doubles licences (Droit-Histoire, Droit-Histoire de l’Art, Droit-Sciences, Science-Economie), qui offrent de formidables débouchés.
Que pensez-vous de l’état de l’Enseignement Supérieur aujourd’hui ?
Je pense qu’il y a encore beaucoup à faire ! Sur le plan du financement d’abord. Au niveau de la gouvernance ensuite : il faut donner une place plus grande aux professeurs, ils doivent rester décideurs au sein de l’Université pour tout ce qui concerne la pédago-
gie et la recherche. En ce qui concerne la vie étudiante et la vie de campus : les étudiants doivent vraiment y participer, ils doivent avoir envie de venir à l’Université. Nous avons commencé à Assas avec le Collège de droit ou le parcours réussite. Mais il faut poursuivre – sans aller jusqu’à supprimer les cours en amphi – en développant les cours en petits groupes, les rencontres, le travail collectif. Les études doivent devenir un plaisir ! C’est à nous, universitaires, de faire des efforts, des programmes sur mesure, d’être à l’écoute. Voilà la prochaine étape ! Maintenant, pour construire de grandes universités mondiales, il faut les rendre attractives. De grandes universités françaises avec moins d’échec et beaucoup d’optimisme : tel est mon souhait pour l’avenir !
Propos receuillis par Haydar Suffee & Eric Baudu: Vice-Président & Secrétaire Générale de la Corpo Assas




