Les bonnes feuilles de mon livre : L’Université, une chance pour la France.
mer 27 octobre, 2010« Différencier les établissements »
« Le plus grand des maux de l’université, la sélection par l’échec au cours des premières années, disparaîtra quand chaque établissement affichera sa spécificité par rapport aux autres.
[...] L’autonomie, qui libère de l’université générique en individualisant
les établissements, est le seul moyen de réaliser cette différenciation.
C’est le bon sens : il est absurde d’imposer à tous les étudiants de suivre
le même parcours. [...] Aujourd’hui, les étudiants sont affectés dans les
universités, quel que soit leur niveau et indépendamment du programme
offert, un peu comme si, dans une classe de sport, forts et faibles
s’entraînaient ensemble de la même manière, sans tenir aucun compte des
talents de chacun. Cette indifférenciation nivelle l’enseignement par le
bas, sans pour autant éviter un fort taux d’échec. Il faut cesser d’agir
comme si tous les établissements étaient semblables (c’est faux et ceux qui
sont informés le savent bien) et donner au contraire à chacun la possibilité
de développer ses qualités particulières. L’égalitarisme produit souvent
l’inégalité.
Une université de faible notoriété acquerra un avantage comparatif en se
spécialisant dans un domaine précis. En région parisienne, une faculté de
droit qui se concentre sur l’arbitrage international tient la dragée haute,
dans ce domaine, à ses homologues les plus cotées. C’est l’équivalent de New
York en droit fiscal ou de Miami en droit environnemental qui, dans ces
spécialités, battent la très renommée Harvard. [...] Ce n’est pas non plus
un nouveau modèle de sélection. Les ponts d’une université à l’autre
resteraient ouverts, car on peut se « réveiller » à des moments différents de
sa vie d’étudiant. Aux États-Unis, des étudiants qui ont commencé leur
spécialisation dans une faculté régionale terminent fréquemment leurs études
dans les universités les plus prestigieuses, comme Yale ou Harvard. [...] »
« Diversifier les parcours »
« Aujourd’hui, les étudiants ne se voient proposer dans chaque domaine qu’un
seul horizon. Le droit offre un exemple presque caricatural de cette
situation. Comme dans les autres domaines, le parcours d’enseignement dans
le domaine juridique a d’abord été conçu pour conduire les étudiants jusqu’à
la voie royale du doctorat et de l’agrégation. [...] Pour répondre aux
besoins, les formations ne doivent plus se couler dans un moule unique, mais
se différencier le plus possible. Toutes sortes de débouchés cohabitent en
droit : le notaire, l’avocat, le magistrat, le juriste d’entreprise
n’exercent pas le même métier. [...] Les entreprises, les administrations,
les cabinets d’avocats, les études de notaire ou d’huissier, les
associations recherchent différents types de formation en droit, dont
certaines courtes. [...] À l’étranger, c’est parce qu’elles sont différentes
que les universités accueillent un plus grand nombre d’étudiants et les font
réussir.
[...] Assas a déjà commencé ce travail, par exemple en proposant un
« parcours réussite » aux étudiants les moins bien armés au sortir du
baccalauréat. [...] Parallèlement, le collège de droit d’Assas reçoit des
étudiants sélectionnés et leur délivre un diplôme de haut niveau dit
« d’université », en plus du diplôme « national ». [...] Généralisées, ces
mesures simples nous permettraient de rattraper rapidement les universités
britanniques ou américaines, dont le succès s’explique d’abord par la
différenciation.
[...] Certains ont suggéré, pour éviter la sélection par l’échec, des
solutions radicales comme la sélection à l’entrée à l’université : ce serait
une mauvaise solution. Contrairement aux idées reçues, nous n’avons pas trop
d’étudiants en France. Ils sont, au contraire, moins nombreux dans une
classe d’âge que dans d’autres pays comparables. Ne les éloignons pas de
l’université, mais proposons-leur des parcours adaptés à la diversité de
leurs besoins, de leurs envies et de leurs aptitudes. Grâce à l’autonomie,
nous y parviendrons. [...] »
« Changer la pédagogie »
« Les études sont tristes en France et il est vital que cela change. [...]
La réforme de l’université de 2007 détaille une foule de nouvelles règles
sur la gouvernance de l’université, le statut des enseignants-chercheurs,
les modalités de l’évaluation… mais reste silencieuse sur le contenu des
enseignements ou la pédagogie. [...] Notre méthode d’enseignement, héritée
du XIXe siècle et toujours en vigueur, n’est plus adaptée à notre époque.
[...] D’un point de vue pédagogique, un enseignement en petits groupes
serait beaucoup plus adapté : comme l’ont bien relevé le président de la FED
d’abord et surtout professeur d’économie à Princeton, Ben Bernanke, et son
collègue Robert Frank, la qualité d’un cours d’université est inversement
proportionnelle au nombre d’étudiants qui y assistent.
[...] En pratique, au lieu d’un cours en amphithéâtre devant 300 étudiants,
divisons l’auditoire en trois groupes de 100 – le même cours étant prodigué
trois fois – mais de manière interactive. Le cours magistral aurait été
enregistré et mis en ligne avant le cours en petits groupes, afin que les
étudiants le préparent. À coût constant, c’est-à-dire avec le même nombre
d’heures, on changerait complètement l’approche. Cette réforme essentielle
paraît parfaitement accessible. »
Le Monde : Très chères études supérieures
ven 22 octobre, 2010
Les universités et les grandes écoles sont confrontées à des budgets insuffisants. Malgré l’augmentation quasi inéluctable des frais d’inscription, d’autres solutions de financement restent à trouver d’urgence
C’est une impasse: universités et grandes écoles ont besoin d’argent, et même de beaucoup d’argent, mais elles ne savent pas où le trouver. C’est à une «véritable bataille mondiale de l’intelligence» qu’il faut aujourd’hui répondre, rappelait Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur, lors du congrès des grandes écoles, à Paris, vendredi 8 octobre. Attirer les meilleurs professeurs et étudiants en offrant des conditions d’études optimales a un coût.
Or, rappelle Pierre Tapie, président de la Conférence des grandes écoles, l’aide de l’Etat s’essouffle: ces dernières années, dit-il, l’effort de la France en faveur de la recherche et de l’enseignement supérieur «est resté autour de 2,2% du PIB, quand celui de la Corée passait de 2,5% à 3,5 %, celui de la Finlande de 3,3% à 3,7%, celui du Japon de 3,1% à 3,5%». Bref, il manque «de 10 à 20 milliards d’euros» par an. «Le pays est-il si pauvre ?», s’interroge M.Tapie.
Depuis 2007, pourtant, l’enseignement supérieur et la recherche sont devenus des priorités. Nicolas Sarkozy a promis 9 milliards d’euros sur cinq ans, pour porter leur budget à près de 30 milliards d’euros. Mais après trois années d’efforts substantiels, l’augmentation annuelle de 1,8 milliard d’euros ne pourra être tenue en 2011. Crise et déficits obligent. Certes, dans le même temps, les universités bénéficieront du plan Campus, doté d’un capital de 5milliards d’euros, pour rénover une dizaine de campus français. En outre, grâce au grand emprunt, 3,5 milliards d’euros seront distribués en 2011.
Et si l’Etat aide peu les grandes écoles privées ou consulaires, il finance entièrement les grandes écoles publiques ainsi que les classes préparatoires, à hauteur de 14500 euros par élève (contre 9500 euros par étudiant à l’université). Peut-il faire plus ? «C’est un choix politique», relève Bernard Ramanantsoa, directeur général d’HEC. Mais ce choix est aujourd’hui sérieusement plombé par la dette publique.
D’autres voies de financement doivent donc être explorées. Début octobre, l’Association européenne des universités a organisé un colloque surla «diversification des ressources». L’une des idées-forces est de recourir davantage au privé, par l’intermédiaire de contrats de recherche ou de la formation continue. La philanthropie, drainée par des fondations, est une autre piste. Certains, en France, s’y aventurent. Après HEC,l’Essec, Polytechnique ou SciencesPo, une trentaine d’universités y ont recours. Certaines, comme Paris-Dauphine et Strasbourg, viennent même de lancer des campagnes de levée de fonds importantes : 35 millions d’euros d’ici à 2014 pour Dauphine, 20 millions d’euros pour Strasbourg. « Les fondations permettront de mener des projets complémentaires, mais n’ont pas vocation à remplacer les financements publics», estime Alain Beretz, président de l’université de Strasbourg.
Il n’y aura cependant pas d’argent pour tous ! «Que tout le monde se lance, c’est très bien, remarque M.Ramanantsoa, car cela crée une habitude et on élargit le gâteau. Nous serons tous gagnants, mais le financement privé n’est pas un puits sans fond. En outre, il est probable que ce seront les établissements les plus prestigieux qui s’en tireront le mieux.»
Ce ne peut être qu’une piste parmi d’autres, d’autant plus que l’appel au privé reste encore un sujet tabou en France. Au reste, il n’existe pas de solution miracle. Pour le directeur d’HEC, «chaque établissement doit jouer sur les trois manettes que sont les subventions publiques, la levée de fonds et les droits de scolarité».
Car une autre solution est en effet d’augmenter substantiellement les droits d’inscription. Certes, là encore,le sujet est particulièrement sensible en France. Mais les esprits évoluent peu à peu. SciencesPo Paris puis Dauphine ont ouvert la voie il y a quelques années en modulant leurs frais de scolarité en fonction des revenus des parents. Cela a permis à Sciences Po de récolter 25 millions d’euros. Les grandes écoles de management, souvent privées, ne peuvent cependant guère aller au-delà des quelque 7000 euros qu’elles demandent déjà en moyenne aux familles.
Côté universités, Louis Vogel, président de Paris-II Panthéon-Assas, défend «des frais d’inscription, progressifs, plus importants ». Mais le sujet reste tabou. Pour être politiquement acceptable, tout nouveau dispositif devra être socialement juste. Faut-il moduler selon les revenus, compenser avec des bourses, demander un remboursement à ceux qui décrochent un emploi rémunérateur, faire payer le prix fort aux étudiants étrangers ?
Tout projet d’envergure promet à son promoteur de belles passes d’armes. Cependant, constate M.Ramanantsoa, là aussi les mentalités évoluent. «On a un gros problème en France sur cette question, regrette-t-il. Pendant longtemps, on a considéré l’enseignement supérieur non comme un investissement, mais comme un coût. C’est une impasse. Mais, depuis quelques années, ça bouge.»
La tribune : Interdiction des stages hors cursus : les universités dans le flou
ven 22 octobre, 2010
Les interprétations du décret sur l’interdiction des stages hors cursus divergent. Une circulaire doit préciser prochainement le texte.
Où est la frontière entre stage volontaire et emploi déguisé ? C’est la question à laquelle n’a pas réussi à répondre le décret sur l’interdiction des stages hors cursus. Face à ce flou, certaines universités, comme Paris II-Assas, ont récemment refusé des conventions de stage à des étudiants au prétexte que ces stages ne s’inscrivaient pas dans le cadre d’une formation. Un comble à l’heure où les universités ont des comptes à rendre en matière d’insertion professionnelle.
Comment en est-on arrivé là ? A l’origine, la loi de novembre 2009 sur l’orientation et la formation professionnelle interdit les stages « hors cursus pédagogique » pour éviter que les entreprises remplacent des emplois potentiels par de simples stages (selon l’Unef, 100.000 emplois seraient occupés indûment par des stages). Or, le décret d’août 2010, qui devait préciser la loi, a en fait jeté le trouble. « Ce décret introduit beaucoup de dérogations », explique Jean-Baptiste Prévost, président de l’Unef. Par exemple, le texte évoque l’accomplissement de ces stages « à titre obligatoire ou optionnel » dans le cadre de formations diplômantes ou non. Tel que rédigé, le décret prévoit donc que les stages peuvent être accordés dès l’instant qu’ils sont prévus dans l’organisation des formations, y compris les stages facultatifs, précise-t-on à la Conférence des présidents d’université (CPU). Le problème est que le texte est entré en vigueur en septembre et concerne donc des formations déjà conçues ne mentionnant pas forcément la présence éventuelle de stages. D’où les récents refus.
Clarification
Saisie par les étudiants, la ministre de l’Enseignement supérieur a reconnu mardi les difficultés d’interprétation du décret. Une circulaire, en cours de rédaction, doit d’ailleurs prochainement clarifier le décret. Valérie Pécresse a aussi envoyé un courrier à la CPU. Pour éviter que certaines universités ne créent des diplômes maison plus chers dans le seul but de signer des conventions de stage, la CPU préconise l’adoption de règles strictes votées par les conseils. En attendant la circulaire, Paris II-Assas a décidé « d’accepter les stages hors cursus à deux conditions », explique son président Louis vogel : « Qu’ils soient en lien avec la formation et qu’il y ait une évaluation. »
Clarisse Jay
Le Figaro : Double cursus : «l’excellence adaptée aux évolutions du marché du travail»
jeu 14 octobre, 2010
INTERVIEW – Louis Vogel est président de l’université Panthéon-Assas et vient de publier L’Université, une chance pour la France (PUF, «Quadrige Essais-Débats»), un livre de propositions pour rénover l’université française en préservant ses spécificités, sa liberté et son rapport désintéressé au savoir.
LE FIGARO.- Dans votre livre, vous dressez un bilan sans concessions de l’état de la recherche et de l’enseignement supérieur français. Pensez-vous que des filières d’excellence comme les bi-licences et les doubles cursus pourraient contribuer à attirer davantage à l’université les meilleurs étudiants ?
Louis VOGEL. - Le drame, en France, ce n’est pas tant la concurrence entre grandes écoles et universités que ces élèves – les mieux informés – qui partent à l’étranger dès après le bac ; car ceux-là ne reviennent pas. Les bi-licences constituent une réponse, parce qu’elles représentent l’excellence vue par l’université. Bien sûr, les parents préfèrent souvent que leurs enfants passent par des classes préparatoires, plus prestigieuses. Mais les jeunes peuvent être rebutés par l’aspect de bachotage qu’elles impliquent. De plus, quand on s’engage en classe préparatoire, notamment scientifique ou commerciale, l’école qu’on obtiendra dépend totalement du rang au concours. Et les débouchés peuvent être très différents de ce qu’on espérait. Les doubles cursus peuvent au contraire développer un grand pouvoir d’attraction, car ils répondent aux attentes des très bons élèves, qui ont envie d’un parcours plus riche, mais sans la dimension de bachotage. Donner davantage de culture générale, miser sur l’imagination à travers des séminaires exigeants, à petits effectifs : en faisant tout cela, l’université est dans son rôle.
Ce sont donc des filières sélectives à l’université ?
Il ne s’agit pas de revenir sur la vocation de l’université, qui est d’accueillir tous les étudiants. Certes, ces bi-licences offrent un nombre de places très restreint qui implique une sélection. Mais, en général, on ne prend pas que les mentions très bien, et un élève qui montre une forte motivation peut voir son dossier retenu.
Le fait que ces formations offrent des débouchés précis joue-t-il en leur faveur ?
Ces bi-licences permettent de tenir compte des évolutions du marché du travail, qui exigent des gens formés aux frontières de deux domaines. Nous avons besoin d’ingénieurs juristes pour travailler sur la propriété intellectuelle dans les domaines scientifiques, ou de gens capables d’appliquer les découvertes des neurosciences aux conceptions des consommateurs. L’université permet ces croisements.




