La gouvernance

jeu 24 juillet, 2008

Ma première décision a été de promouvoir le travail d’équipe. Une fois par semaine, je réunis les principaux chefs de service pour mettre tous les sujets sur la table. C’est une sorte de conseil de cabinet où chacun, une petite dizaine de personnes, discute librement. Le deuxième dispositif est une réunion mensuelle avec tous les chefs de service qui représentent une administration de 350 personnes. L’idée : informer et faire remonter les problèmes qui peuvent être identifiés à ce niveau. Le troisième niveau est celui des réunions thématiques, sur un sujet transversal, par exemple la communication. La dernière innovation importante à mon sens : la création de différentes missions qui dépendent du président sur des sujets où il est essentiel de pouvoir avancer très vite : la recherche, pour mutualiser les moyens, parce que l’un des maux de l’université, c’est que chacun travaille de son côté ; l’entreprise, parce que l’ouverture dans ce sens est l’une de nos priorités, ou encore l’orientation active des étudiants. A chaque fois un professeur est partie prenante pour tenter de casser la césure avec l’administration.

Le positionnement

jeu 24 juillet, 2008

La marque Sorbonne Assas, déposée, reflète bien ce que nous sommes : des héritiers de la Sorbonne avec la spécificité de représenter en son sein l’école de droit. Les synergies que nous créons entre les différentes matières sont aussi une réponse aux défis des grandes écoles. Nous essayons de faire en sorte que les différents départements commencent à travailler ensemble autour de l’axe essentiel qu’est pour nous le droit. Exemple : nous accueillons l’Institut français de presse et je pense à créer un prix du journalisme juridique, après avoir mis en place une option journalisme juridique dans l’un de nos masters. Dans la même logique, nous avons créé cette année un MBA de droit des affaires et du management pour répondre aux diplômes “droit et gestion” que commencent à produire les écoles de commerce. Eux insistent sur la gestion. Nous nous focaliserons sur le droit. Nos économistes ont aussi créé une filière d’économie juridique qui permettra de former des consultants bénéficiant d’une double formation droit et économie. Cela dit, nous avons encore beaucoup de choses à apprendre des écoles, qui ne faisaient pas partie de la tradition de l’université, comme l’annuaire des anciens. Nos disposons d’un  réseau important parce que dans chaque cabinet d’avocats, dans chaque service juridique, il y a un ancien de Paris II et nous ne l’avons pas valorisé jusque-là. La conception traditionnelle de l’université est celle d’un grand ensemble. On appartient à un corps commun, en tant que professeur des universités. L’image classique repousse l’idée de différenciation et de concurrence entre les universités. La réalité est différente et il faut s’y adapter. Cela ne signifie pas de liquider le passé. L’université est une valeur forte, la seule reconnue à l’étranger et nous voulons garder cet acquis. Pour le reste, nous entendons accentuer la spécificité de Paris II pour affronter la concurrence des écoles. La densité technique est la grande force de nos enseignements. Nous avons ici la plus grande concentration de juristes de tout le pays. 10 % des professeurs de droit de France enseignent dans cette enceinte et ils sont tous agrégés. Compléter cet avantage avec celui que mettent en avant les écoles, celui de la méthode, peut nous donner une très grande force. Le cours de méthode entre dans les programmes à la rentrée prochaine. Nous sommes une université, mais qui va se donner aussi une image d’école.

La loi Pécresse

jeu 24 juillet, 2008

L’idée de donner de l’autonomie aux universités n’est pas nouvelle. Je pense que si nous voulons relever le défi des écoles de commerce et des écoles étrangères qui sont à nos portes, il faut effectivement donner une certaine souplesse à ces entités, ce qui est l’un des objectifs de la réforme. Cela dit, les juristes se sont opposés à la gouvernance proposée : toujours moins nombreux que les scientifiques ou que les littéraires, ils se seraient retrouvés systématiquement en minorité dans les administrations restreintes d’ensembles pluridisciplinaires tels que les envisageait la réforme. Je suis optimiste. Je ne pense pas que tout cela soit bloqué définitivement. Il y a vraiment des changements à engager et je pense aussi que si on ne les fait pas maintenant, ce sera trop tard ensuite.

La sélection

jeu 24 juillet, 2008

Avec un taux d’échec inférieur à 40 % en première année, nous sommes en dessous des facultés de lettres. Il faut tenir compte d’une autosélection à l’entrée : la difficulté supposée d’Assas fait renoncer une partie des candidats étudiants. Cela dit, je ne suis pas favorable à la sélection, plutôt à la mise en oeuvre de parcours diversifiés dans l’université, adaptés à chacun. A partir de la rentrée prochaine, les meilleurs pourront choisir des parcours renforcés, par exemple avec de la culture économique. A ceux qui ne nous semblent pas à niveau, nous proposerons des cursus allégés en droit, mais renforcés dans les matières où leurs lacunes les mèneraient droit à l’échec, comme l’expression écrite ou la culture générale. Le problème en France n’est pas un trop grand nombre d’étudiants, mais le fait que ceux-ci ne sont pas au bon endroit.

Les droits d’inscription

jeu 24 juillet, 2008

Les ressources des universités sont insuffisantes et l’Etat n’a pas l’argent pour les augmenter. Il nous faut donc trouver de nouvelles sources de financement. Je suis partisan d’un système plus juste de droit d’inscription, progressif en fonction de la situation des parents, assorti d’un système de bourses pour soutenir les classes intermédiaires. Il est injuste que le riche paye aussi peu que le pauvre. Il y a des gens qui pourraient payer plus que le niveau actuel. Mais il y a trop de résistances actuellement pour faire accepter ce changement. Les syndicats étudiants tiennent coûte que coûte aux droits minimaux pour tout le monde. Cela demande à être vraiment bien pensé pour qu’on n’y voie pas un système qui empêche d’entrer à l’université. La question des moyens est essentielle pour augmenter l’autonomie des universités.

La fusion

jeu 24 juillet, 2008

Il y a actuellement deux groupements universitaires : Paris Centre et Paris Universitas, dont nous faisons partie. Je crois que cela peut fonctionner à la condition essentielle d’aller vers une superstructure regroupant des entités autonomes, comme Assas et Dauphine, et certainement pas comme un grand ensemble fusionné. Le principe du regroupement est bon parce qu’il aboutit à la pluridisciplinarité et à l’université de taille internationale, qui accumule les publications sous une même signature. A ce sujet, mieux vaudrait abandonner d’emblée le nom Paris Universitas et utiliser notre atout, la marque Sorbonne. D’accord donc sur le principe de l’entité centrale regroupant les moyens économiques, avec éventuellement une présidence tournante, mais pas sur celui de la fusion des entités qui aboutirait à un ensemble dirigé par un scientifique, résultat du rapport de force numérique.

Le management

jeu 24 juillet, 2008

Cela s’apprend en manageant beaucoup. C’est de l’expérience, pas un diplôme. On est bon ou pas. Cela demande des qualités humaines. On les a ou on ne les a pas. J’utilise beaucoup de ce que j’ai appris dans l’entreprise que j’ai créée avec mon frère. Un cabinet d’avocats installé dans une niche : le droit à la concurrence. A l’époque, personne ne le pratiquait. J’avais fait ma thèse dans la concurrence aux Etats-Unis, ce qui me donnait une avance technologique. Ce que j’ai expérimenté là-bas, je le fais ici. Sur des domaines très précis, nous allons essayer de devenir les meilleurs. La stratégie se découvre un peu à l’épreuve du terrain. Pour ce qui est des méthodes, c’est ce que j’ai appris dans le privé qui me sert ici. Ce qui manque le plus dans la société d’aujourd’hui, c’est le fait d’avoir les idées claires sur certains objectifs. Rien que ça vous donne une force. Le plus important est, une fois pour toutes, de savoir où on va et d’où on vient: je connais bien cette université et je sais ce qu’on y peut faire, car je connais toutes les bonnes volontés; il est indispensable que les profs adhèrent au projet. Ici, les gens sont prêts à faire plus, à tenter de nouvelles expériences. C’est vital, sinon on ne parlera plus ni de Paris II ni de rien du tout dans 10 ans. Tout doit se jouer dans les 5 ans à venir.

La place du droit

jeu 24 juillet, 2008

En France, le droit n’a pas la place qu’il occupe dans les autres pays développés occidentaux. Notamment à cause du système des grandes écoles, des concours administratifs et d’ingénieurs. Aux Etats-Unis, les gens qui feraient l’X, Centrale ou l’ENA sont à la fac de droit. En France, cela tient à l’image des professions juridiques, à l’image du droit lui-même. Il y a eu la Révolution, les Parlements. Les juristes ont été un obstacle au mouvement de la société française pendant des années. Aussi, les avocats ne jouent pas le rôle qu’ils ont en Allemagne ou en Italie. En Italie, dans toutes les grandes entreprises, c’est un prof de droit qui commande. En Allemagne, il y a des passages constants avec le secteur privé. Les juristes sont aux commandes du pays. Ce n’est pas vraiment le cas en France. Je pense qu’il faut remédier à cela, sinon les conséquences seront dommageables : nous devons mettre face aux autres juristes des spécialistes du même niveau, sinon nous allons perdre la guerre économique qui est avant tout une guerre juridique. On ne vend pas des produits, mais des contrats, des marques, des brevets. C’est le droit qui permet de gagner dans les sociétés sophistiquées comme les nôtres. En France on a souvent l’habitude de dire : “Voilà,on va le donner au juriste pour qu’il le mette en forme.”Aux Etats-Unis, le juriste, c’est le General Council, l’homme le plus important de l’entreprise. Si on veut jouer notre rôle dans la compétition internationale, il faut qu’on change ça.

L’invasion des cabinets anglo-saxons

jeu 24 juillet, 2008

Ce qui est en train de se passer est très grave. Le marché des cabinets d’avocats à Paris, c’est 1/3 pour les cabinets de réseau angloaméricains, 1/3 pour les filiales juridiques des auditeurs anglo-américains, et il ne reste plus que 1/3 pour les franco-français qui perdent trois points par an. Dans dix ans, il n’y en aura plus.Tout va être contrôlé par les Anglo-Saxons, les ordres viennent de Londres. Le pouvoir est chez eux, même si beaucoup de Français travaillent dans ces cabinets. C’est donc assez grave pour notre façon de penser et de vivre. Anglais et Américains sont très bons dans les activités de services. Ils savent vendre. Nous n’avons pas su réagir. Les avocats français, je trouve que ça ressemble à une guerre de 100 ans. Parce qu’ils vous rachètent votre cabinet et votre clientèle, les Anglais vous paient avec les clients que vous leur avez donnés. Les juristes, c’est la vie économique du pays. Si elle est complètement contrôlée par des cabinets anglais et américains, cela veut dire que les écoles de droit américaines vont très vite implanter des succursales ici. Ces diplômes-là sont les seuls qui ont de la valeur sur le marché parce que les cabinets anglo-américains paient deux fois, trois fois, quatre fois plus que nous. Nos écoles de droit françaises vont devenir des écoles de préparation à l’école de droit américaine qui forme la grande carrière du juriste que même un Français devra suivre. On ne fera plus que des avocats de quartier, des pénalistes, des avocats qui meurent de faim. Nous serons complètement colonisés par les Anglais et les Américains. Voilà pourquoi il faut absolument réformer tout ce qui se fait actuellement à Paris II. La Commission européenne fait faire toutes ses études par des cabinets anglais et américains. Qu’est-ce que cette Europe-là ? C’est dramatique.

Le bonheur

jeu 24 juillet, 2008

Hier, je déjeunais avec un ancien secrétaire général de Paris II. Je me disais que c’est quand même fantastique d’être président de l’université. Vous êtes autonome, vous avez été élu, mais pas dans le monde politique. Le fait d’avoir été élu dans une structure administrative, un établissement public, etc. vous donne une certaine légitimité dans un système qui n’est pas celui de la politique politicienne. Vous êtes à l’intersection de tellement de populations diverses : les étudiants, les personnels administratifs, les syndicats d’étudiants, administratifs, les enseignants, c’est très particulier. On peut pas s’ennuyer, et on est heureux lorsqu’on a pu faire avancer tout ça. Le bonheur, c’est d’être un ingénieur social.