Le Point – Enfin l’autonomie !

jeu 5 juillet, 2007

Société, jeudi, 5 juillet 2007, p. 58

Universités

Marie-Sandrine Sgherri

La première grande réforme de l’ère Sarkozy met fin à une série d’aberrations. Revue de détail.

La loi Pécresse débloque une situation figée depuis près de vingt ans. Un premier pas, timide, mais indispensable. La première claque est venue en 2003 du fameux classement de Shanghai évaluant les universités en fonction de l’excellence de leur recherche. A peu près absente des 100 premières places, la France s’est rendu compte que ni ses « grandes » écoles, trop petites, ni ses universités, trop dégradées, ne pouvaient soutenir la comparaison au niveau mondial. L’autre claque est venue des étudiants, qui ont refusé le CPE, mais ont aussi réclamé qu’on cesse de les entasser dans des filières sans avenir.

Deux claques salutaires, car cette loi dotant les universités d’une autonomie réelle est en gestation depuis vingt ans et deux fois déjà des ministres ont capitulé en rase campagne devant le déchaînement des corporatismes et les craintes des étudiants. Alors, si la loi Pécresse n’est pas une révolution, elle a le mérite d’aboutir et de débloquer une situation de plus en plus ubuesque. Qu’on en juge : les universités sont en fait « autonomes » depuis… 1984 ! Déjà, les présidents sont censés décider de la politique de formation et de recherche de leur établissement. Mais, en pratique, ils étaient condamnés à une quasi-impuissance, faute d’un exécutif légitime et fort, faute de moyens humains et financiers et faute d’une culture du résultat : soumis à un contrôle a priori du ministère, ils devaient s’épuiser à justifier leur politique. « Nos enseignements et donc nos choix de recrutement doivent suivre les évolutions de plus en plus rapides de la science, remarque ainsi Jean-Charles Pomerol, président de l’université Pierre-et-Marie-Curie. Pourquoi devrions-nous soumettre nos demandes à l’agrément d’un fonctionnaire anonyme ? » s’agace-t-il.

Fini, donc, cette aberration d’un président élu pour cinq ans et dont le mandat n’était pas renouvelable. « Cela me donnait un an pour m’installer, deux ans pour agir et deux ans pour faire en sorte que mon successeur ne défasse pas ce que j’avais fait ! » résume l’un d’eux. Désormais, le mandat du président est de quatre ans, renouvelable une fois, ce qui permet d’en finir avec l’autre aberration : le président est désormais élu en même temps que les conseils. Car, auparavant, il pouvait arriver qu’un président assiste, un an après son élection, à un changement de majorité, bref, qu’il ne soit même plus bon à inaugurer les chrysanthèmes. Le nouveau conseil d’administration (CA) sera en outre resserré , comptant de 20 à 30 membres, au lieu des 40 à 60 en vigueur aujourd’hui. Une fourchette, obtenue par la négociation, afin de tenir compte des situations locales : ainsi, en Bourgogne, il existe une seule grosse université où s’enseignent toutes les disciplines, et qui compte en outre un IUT et une école d’ingénieurs Il est indispensable que chaque composante ait sa place au CA.

Fini, aussi, cette autre aberration, où l’absurde le dispute à l’arbitraire : les universités vont pouvoir maîtriser leurs locaux. Car, aujourd’hui, l’université Pierre-et-Marie-Curie, rare rescapée française de Shanghai, qui, à elle seule, produit 7 % des publications scientifiques du pays, n’est pas propriétaire de ses locaux. Des locaux que jusqu’à présent l’Etat n’a pas même daigné lui affecter officiellement. « Je suis un squatteur », explique, sans rire le moins du monde, Jean-Charles Pomerol. Gilbert Béréziat, le précédent président, n’a ainsi pas eu le droit d’implanter sur le campus de Jussieu une pépinière d’entreprises, puisque la tutelle avait décidé d’y installer… un Institut des Amériques : « Dans une faculté de sciences et de médecine ! » bougonne le bouillant Béréziat. Pis, faute d’être propriétaire, l’université ne peut pas non plus emprunter auprès des banques ! « Ah si, corrige un président, avec l’aval de Bercy. Une université du sud de la France s’y est essayée : cela lui a pris trois ans pour emprunter 30 000 euros ! »

Voilà pour les locaux. Pour le personnel, même galère. Avant, rien ne pouvait se faire avant la campagne annuelle de recrutement. Et il fallait jusqu’à dix-huit mois pour embaucher le moindre maître de conférences. Désormais une commission ad hoc pourra être constituée dès que le besoin s’en fera sentir et le président disposera d’un droit de veto. Une procédure qui pourrait accentuer le localisme, soit la tendance à privilégier les recrutements internes et à cultiver un entre-soi peu propice à la recherche. Ce à quoi Louis Vogel, fringant président de Paris-II, objecte que la mise en concurrence des établissements favorisera l’embauche des meilleurs.

On l’espère. En attendant, force est de constater que l’on n’attirera pas les meilleurs avec du vinaigre, c’est-à-dire la simple grille de la fonction publique. Pour gérer ces monstres que seront les universités autonomes, un personnel administratif de haut niveau est nécessaire. Pas sûr que la sécurité de l’emploi suffise à l’attirer ! En ce qui concerne les enseignants chercheurs, idem : leur statut prévoit qu’ils effectuent 192 heures annuelles de cours. Et c’est tout ! la loi reste muette sur la possibilité de reconnaître leurs autres tâches – notamment l’accompagnement des étudiants – dans leur rémunération ou leur carrière.

Insuffisante, la loi ? Evidemment ! « Chaque fois que j’ouvre une porte, je tombe sur un nouveau chantier », reconnaît Valérie Pécresse. A Paris-II, université de droit et de gestion, Louis Vogel, tout juste élu, vient de créer un observatoire de l’insertion des étudiants après leur sortie. Car, aujourd’hui, personne ne sait ce qu’ils deviennent… A Paris-IV, le service d’orientation – chargé aussi des stages et de l’insertion professionnelle – compte 14 personnes, dont deux conseillers d’orientation qualifiés. Pour 24 000 étudiants ! « Aujourd’hui, raconte la secrétaire générale d’une petite université, il n’est pas rare qu’un jeune arrive pour s’inscrire en demandant ce qu’on lui propose et sans avoir la moindre idée de ce qu’il souhaite faire. » Au ministère, après un mois de négociation serrée, Valérie Pécresse ne cache pas son épuisement. Mais elle sait qu’elle vient seulement de poser la première pierre et que les grands travaux ne font que commencer §

Marie-Sandrine Sgherri